• Terreur-Courage

    J'ai écrit ce texte en hommage à toutes les personnes qui ont perdu des proches. Cette histoire n'est que fiction, mais je me suis inspirée de tous ceux que j'ai pu voir. Courage à eux.

    J’ai peur. Je descends les escaliers. Je remonte chez moi. J’ouvre une porte. Je change de pièce. J’ai peur. Et elle n’est plus là pour me rassurer. Elle ne sera plus jamais là pour me dire « Tu t’inquiètes toujours trop ! » avec son sourire si beau, si lumineux.

    On m’a dit de « continuer à vivre ». Plus facile à dire qu’à faire. J’ai entendu tant de personnes loin de Paris dire qu’elles allaient continuer à vivre normalement pour montrer que la France n’a pas peur... Moi, j’ai peur. Je ne suis pas à Paris, je suis en Seine-Saint-Denis. Mais mon amour y était, elle, à Paris. La première soirée qu’elle faisait avec ses amies à Paris depuis notre mariage. Elle m’avait promis qu’elle ferait attention, qu’elle reviendrait avec Elisa par le métro avant que j’ai eu le temps de m’en rendre compte. Et puis la soirée a passé. Et j’ai mis les informations. Attentats à Paris. Plus d’une centaine de morts, des centaines de blessés. Six sites touchés. Je n’ai pas réalisé tout de suite, j’ai eu quelques secondes d’absence. Et puis j’ai entendu des noms de rues, des arrondissements, des bistrots… Le bistrot. L’arrondissement. Elle m’en avait parlé.

    J’ai passé le samedi entier devant mon téléphone et mon poste de télévision, connecté à Facebook, Twitter et tous les réseaux sociaux que j’ai trouvés, espérant à chaque fois qu’elle m’appelle, qu’elle montre un signe de vie, une photo, un reportage. Mais rien. J’aurais voulu la voir rentrer, samedi matin. Mais non. Combien de chance avait-elle de choisir cette soirée-là ?

    Je suis allé dans les hôpitaux parisiens. J’ai essayé tous les hôpitaux de Paris. Un par un. Et puis, j’ai eu cet appel. D’une autre amie à ma femme.

    Lorsque je l’ai su, je ne me suis pas effondré tout de suite. Non, j’ai arrêté de respirer pendant quelques secondes, j’ai raccroché et je me suis assis sur le trottoir. Toute ma tristesse formait une boule si énorme, si compacte, qu’elle ne voulait pas sortir. J’ai senti les premières larmes sur ma joue. Et là, tout est parti d’un coup violent.

    Les passants ont été charmants. Notamment cette femme, qui s’est assise à côté de moi. Elle a simplement murmuré « Je suis désolée ». Elle m’a pris dans ses bras et est restée là, à côté de moi, tout simplement. Lorsque j’ai enfin réussi à la regarder, j’ai pu voir qu’elle était musulmane. Elle avait un voile noir sur la tête et des yeux de compassion intense. Je n’oublierai jamais ses yeux.

    Et puis, je suis allé voir ma fille. Notre fille. A nous deux. Elle a vingt ans. Bientôt vingt-et-un. Ce n’est plus une gamine, mais devoir annoncer que sa mère ne viendra plus au repas de famille, qu’elle ne sera pas là à Noël, qu’elle ne fêtera pas la nouvelle année, qu’elle ne verra jamais ses petits-enfants qu’elle voulait tant gâter, tant aimer…

    Le lundi, j’ai trouvé en moi une force inespérée pour aller travailler. Je suis arrivé au lycée avec l’envie de ne parler à personne, de ne voir aucun de mes collègues. Personne. A part mes élèves. Eux qui représentent la vie, le futur, qui représentent DEMAIN. Ils ne s’en rendent pas compte, ils n’ont pas cette idée. Mais il fallait que je leur fasse comprendre que grâce à eux, le monde pourrait changer. Ils sont arrivés beaucoup plus calmement que d’habitude en classe. Des premières. Ils étaient pour beaucoup habillés de couleur sombre.

    – Asseyez-vous, ai-je dit avec ma voix encore pleine de chagrin.

    Pas un bruit. Je les ai regardé un à un. Et j’ai pris une grande inspiration.

    – Je vais vous parler de ce qu’il s’est passé vendredi soir. Vous savez, n’est-ce pas ?

    Ils ont tous hoché la tête. Est-ce que j’ai une quelconque influence sur leur vie ? Peut-être pas. Mais j’ai voulu tenter tout ce que je pouvais.

    – Je ne veux pas que vous viviez dans un monde construit sur la terreur, bâti dans la violence et la mort. Je veux que vous ayez une vie ; la plus belle et la plus longue possible. Mais c’est à vous de décider. Je ne parle pas de vous battre contre les amalgames, les stigmatisations, la violence et tous les autres maux dont souffre notre planète. Enfin si. Mais je vous demande surtout de veiller à ne jamais laisser le terrorisme vous faire peur au point que vous ne passiez du côté de ceux qui se sont faits exploser vendredi, que jamais le terroriste qui revendique les valeurs de sa religion inexistante ne vous fasse croire que toutes les valeurs que vous défendez en étant français sont fausses, que jamais le terrorisme ne vous pousse à aller en Syrie, en Irak ou dans quelque autre pays que ce soit pour apprendre à tuer.

    J’ai repris ma respiration. Ils ne bougent pas, ils boivent mes mots comme un papier buvard boit l’encre. J’ai continué, un peu plus doucement.

    – Je vous demande seulement de ne jamais crier « Allahu akbar » avant de tuer des gens. De ne jamais tuer un être humain. Je ne suis qu’un « prof », vous m’aurez certainement oublié dans un an ou deux, mais s’il vous plaît, n’oubliez jamais ce que je vous ai dit. Je ne veux pas changer le monde. Je veux changer votre avenir.

    Ils ont tous eu l’air émus ou touchés. Je ne sentais pas la force de leur faire cours.

    – Je ne vais pas vous faire cours aujourd’hui. Je n’ai pas le cœur à vous apprendre quoi que ce soit.

    – Vous avez perdu quelqu’un, monsieur ? a demandé timidement un élève.

    Touché en plein cœur. Je me suis assis derrière mon bureau et j’ai hoché la tête.

    – J’ai perdu ma femme. Et… Vous ? ai-je demandé doucement.

    Ils se sont tous regardés. Et un garçon, Thomas, a baissé la tête.

    – Ma sœur. Au Bataclan. C’était son groupe de rock préféré.

    Il y a eu un mouvement de solidarité. La classe entière s’est regroupée autour de Thomas et tous lui ont fait un câlin. C’était tellement émouvant de les voir tous réunis comme ça. Même si des tensions étaient présentes dans la classe, ils se sont tous réunis autour de lui.

    J’ai gardé cette image dans la tête toute la journée. Ça m’a aidé à tenir. J’ai répété les mêmes phrases à mes autres classes. Mais je leur ai dit que s’ils voulaient parler, le débat était ouvert. On a beaucoup discuté. J’ai essayé tant bien que mal de leur expliquer le terrorisme, les pourquoi du comment, les suspicions, les preuves à accumuler, le où et le qui… Et puis, j’ai eu soudain besoin de leur dire combien j’aimais ma femme.

    – Vous savez, c’est le genre de femme qui vous dit que vous en fait toujours trop sans que pour autant vous ne le preniez mal. Vous connaîtrez ça un jour. Je me rappelle aussi qu’un jour, on regardait les infos avec notre fille, il y a déjà une petite dizaine d’années. Et ils ont montré plusieurs attentats au Moyen-Orient. Et ma fille a dit qu’elle avait peur. Ma femme lui a dit « Il ne faut pas que tu aies peur. C’est ce qu’ils veulent. Si tu montres que tu as peur, alors ils seront encore pires. Comme les chiens. Sois forte, regarde la peur dans les yeux et dis-lui de partir. ». Elle le disait à ma fille, mais en même temps, elle me regardait du coin de l’œil comme pour me signifier que c’était aussi pour moi.

    J’ai souri en essayant de retenir les larmes qui coulaient déjà. Les élèves ont tous ce sourire de compassion qui rassure. Je les aime mes élèves…


  • Commentaires

    1
    Lundi 16 Novembre 2015 à 21:36

    Un grand courage à mon prof et à mon amie. Et à tous les autres.

    Lulu & Mimi

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