• 19

    Le jour suivant

    Sherockee se leva. Elle avait gardé les yeux ouverts toute la nuit, craignant une attaque. Elle était restée au pied du lit, sur un matelas, le regard posé sur la fenêtre et les oreilles à l’écoute du moindre bruit. Le directeur se redressa, souriant à Sherockee.

    – Vous avez bien dormi ?

    – Si pour vous dormir est rester allongé sur un matelas en regardant une fenêtre, alors oui, j’ai bien dormi.

    – Non, je pensais à fermer les yeux et dormir, mais j’ai cru comprendre que vous ne l’aviez pas fait cette nuit. Vous avez regardé cette fenêtre toute la nuit ? Vous êtes vraiment anxieuse !

    – Ça se voit que vous ne les connaissez pas… Et vous, bien dormi j’espère ?

    – Oui, surtout lorsque la douleur me laissait tranquille… Vous avez l’air d’aller mieux ! Je ne crois toujours pas que vous ayez mordu le médecin qui essayait de vous faire une prise de sang…

    – Et encore, j’aurai pu lui faire bien pire… J’avais vraiment pété les plombs ! Vous m’aurez vu sous un autre angle… Tant que je ne pète pas les plombs dans le mauvais sens du terme… Dites, vous avez prévu quelque chose pour l’instant ? Parce que moi, j’ai déjà un plan…

    – Oui, enfin, peut-être. Ce n’est pas encore très concret, mais je pense que je vais pouvoir y arriver.

    La porte s’ouvrit brusquement. En moins de deux secondes, Sherockee avait déjà sauté sur celui qui venait d’entrer.

    – La vache ! Je plains les infirmières qui travaillent ici !

    – Greg ! On ne t’a jamais appris à frapper à la porte avant d’entrer ?

    – Si, mais je considère ça comme une perte de temps… Enfin, je pense que je vais y réfléchir d’avantage, maintenant !

    Sherockee se releva et aida Grégoire. Elle regarda dans le couloir avant de refermer la porte. Elle dévisagea Grégoire.

    – Dis-donc, tu as l’air en forme ! dit-elle avec un peu de mépris dans la voix.

    – Et toi donc... J’ai l’impression que ton humeur est comme le temps ! Un peu orageux…

    – Ça va, ne commence pas ! Je suppose que tu es venu pour quelque chose ?

    – Oui, mais vu ton humeur du jour, je ne sais pas si je devrais te montrer…

    – Si tu ne me le montre pas, je vais encore plus m’énerver.

    Grégoire sortit le journal du jour. La une présentait une photo de Sherockee, avec en gros et gras la question du jour, servant de titre. Sherockee lut à haute voix, sous les yeux assez amusés de Grégoire.

    – « La tueuse a-t-elle encore sévie ? » ! Non, mais vous entendez ça ! Alors… Alors là ! Non, mais vous entendez ça ! J’aurai tout vu ! Je te jure Greg, je vais me présenter aux bureaux de presse et je vais vraiment sévir ! Non mais c’est quoi ça ?

    – Ça va, calme-toi ! C’est juste une connerie de plus ! Allez, t’en fais pas, c’est pas si grave !

    – Quoi ? Comment ça ? Ça se voit bien que ce n’est pas toi qui es dans la merde depuis septembre ! Ce n’est pas grave jusqu’au moment où les humains ne croiront plus du tout en moi, ni en rien d’autre et qu’ils vont finir par se tuer tous sans exception ! C’est simple, même les bébés vont finir par avoir un bazooka dans les mains ! Et puis, vous les démons et les anges, puisque les humains ne croiront plus en rien, vous finirez par mourir aussi ! Eh oui ! Tu n’y avais pas pensé, hein !

    – Sherockee, je te rappelle qu’on n’est pas tout seul…

    Sherockee se tourna lentement vers le lit, où le directeur lui fit un grand sourire. Elle frappa sa tête de sa main.

    – C’est pas vrai… Je l’avais oublié celui-là… Grégoire, tourne la tête ! Et vous, arrêtez de sourire comme ça, on dirait une Barbie !

    Elle claqua des doigts, d’où un petit flash blanc jaillit. Elle se frotta les tempes du bout des doigts en fermant les yeux. Le directeur semblait soudain hypnotisé. Sherockee rouvrit les yeux et claqua une nouvelle fois des doigts. Cette hypnose n’avait duré que quelques secondes, mais c’était suffisant, selon Sherockee. Elle se tourna vers Grégoire et lui donna un coup de poing dans l’épaule, avec toute la force qu’elle put.

    – Eh ! J’ai des nerfs je te rappelle ! Pourquoi t’as fait ça ?

    – Pour rien, j’avais juste besoin de me défouler. Bon, il faut que j’aille faire un tour dehors pour me calmer… Restez là tous les deux ! Enfin, pour vous Lukas je ne me fais pas trop de soucis… Mais toi Greg, t’as pas intérêt à bouger de cette chambre ! Je reviens vite, mais attention à toi !

    – T’inquiète…

    – Si justement !

    Sherockee sortit de la chambre. Elle descendit rapidement les étages et sortit de l’hôpital. Elle arriva dans la rue, prit plusieurs avenues et des rues et alla se balader vers Central Park. Elle prit les petits sentiers et finit même par passer entre les arbres pour s’éloigner des autres promeneurs. Elle ne pouvait pas aller très loin, mais elle réussit à se trouver un coin au calme. Elle monta dans un arbre, s’allongea sur une branche et resta tranquillement, écoutant le petit bruissement des feuilles. Elle attendit quelques minutes, afin de se relaxer complètement. Elle entendit des pas sur les feuilles, elle se redressa.

    – Eh ! Madame ! On vous a vu dans les journaux ! Vous êtes vraiment là-haut ?

    Sherockee se pencha pour voir qui lui parlait, mais fut prise de vertige et perdit l’équilibre. Elle tomba dans un tas de terre un peu plus bas. Un groupe de jeune s’approcha.

    – Vous ne vous êtes pas fait mal ?

    – Non, non ça va…

    Elle se redressa et frotta la tête.

    – Alors c’est vraiment elle ?

    – Elle, elle a un nom crétin !

    – Ba oui mais je l’ai oublié.

    – Sherockee. Mais qu’est-ce que vous faites là tous les quatre ? Et puis, comment est-ce que vous m’avez trouvé ?

    – Pour vous trouver, c’était simple ! On a juste regardé les gens qui faisaient une tête bizarre… Et puis, comme on se baladait par là…

    – Et on voulait vous voir en vrai ! On vous voit partout, vous êtes connue dans le monde entier !

    – Oui, mais pas dans le bon sens ! Je vous rappelle quand même que si je suis connue c’est parce que j’ai soi-disant tué des hommes, parce que j’ai balancé une table sur le directeur du FBI qui a failli mourir et parce que je me suis enfuie du FBI et du centre pénitencier !

    – Ouais, mais c’est cool ! Vous avez pas peur ! Moi, seulement quand je rentre avec mon bulletin, j’ai tellement peur que je n’ose plus parler…

    – En même temps, vu tes notes… Je comprends même pas pourquoi les profs ne t’ont pas encore mis des notes négatives !

    – C’est cool, c’est cool… Je ne suis pas de votre avis ! Ce n’est pas vous qui êtes coincés dans des interrogatoires pendant des heures ou qui êtes traqués jusque dans les toilettes par des dizaines d’agents !

    – Quoi ?! Ils vous suivent aux toilettes ?

    – Regardez par vous-même, il y en a un derrière l’arbre là-bas, un sur le sentier de l’autre côté et encore un sur le banc ! Ils me suivent partout ! Même lorsque je me tiens tranquille, ils ne peuvent pas s’en empêcher. Tiens, en voilà un qui arrive. Je sais ce qu’il va demander ! « Eh ! Qu’est-ce que vous faites là ? »

    Les quatre garçons rigolèrent. Sherockee était toujours assise au sol, sur le tas de terre. L’agent arrivait en marchant un peu vite. Il se pointa devant les garçons.

    – Eh ! Qu’est-ce que vous faites là ?

    Les jeunes rigolèrent de plus belles. Sherockee se leva et se mit juste devant l’agent, les mains sur les hanches.

    – Quoi ? Plus personne ne peut me parler ? Vous avez peur que je les morde peut-être ? Ne vous inquiétez pas, ils sont un peu trop maigrichon, il n’y a pas grand-chose à manger là-dessus… Ah ! Et vous direz à vos copains que le but d’une surveillance, c’est de ne pas se faire voir. Vraiment les gars, il va falloir retourner en stage, ou en maternelle pour jouer à cache-cache ! Allez, c’est bon, ne t’inquiète pas, ils ne vont pas mourir… De toute façon, ils savent crier !

    Le groupe fut pris d’un fou rire. Lorsque l’agent s’éloigna, Sherockee se tourna vers eux.

    – Bon, vous voulez faire quelque chose ? J’ai encore au moins un quart d’heure à tuer. Et vous, vous avez prévu quelque chose ?

    – Non…

    – Oh ! Je sais ! Vous avez déjà essayez de semer des agents ? Parce que moi, ça commence à être ma spécialité…

    – Vous êtes sérieuse ?

    – Vous avez vos rollers à ce que je vois… Cool, mettez-les !

    Les garçons se regardèrent. Sherockee était amusée et insista. Ils mirent leurs rollers et interrogèrent Sherockee du regard.

    – Bien, maintenant, vous allez faire une chaine, vous savez vous vous prenez la main. Allez, faites-moi plaisir ! Voilà, maintenant, vous ne lâchez surtout pas et vous vous accrochez. Prêts ? Accrochez-vous, c’est parti !

    Sherockee prit la main du premier de la chaine et se mit à courir. Au début, elle laissa les agents la suivre, puis finit par accélérer et par les semer. Elle accéléra encore, vérifiant parfois derrière elle que personne n’avait lâché. Elle finit par ralentir et par s’arrêter, à l’endroit même où ils étaient partis. Les garçons rigolaient à s’en faire éclater la panse. Sherockee reprit son souffle contre un arbre.

    – Waouh ! C’était dément ! Comment vous faites-ça ?

    – Vous allez plus vite qu’Usain Bolt ?

    – Oui, je pense… Mais je ne vais pas aller dans les compétitions… Ce serait inégal ! Les agents doivent être à l’autre bout de Central Park en ce moment… Les pauvres, ils vont devoir revenir… Allez, il faut que j’y aille.

    – Oh, c’est dommage ! Vous êtes vraiment cool, vous êtes pas vraiment une criminelle…

    – Si seulement le FBI pouvait voir comme vous !

    – Vous leur avez dit que vous y êtes pour rien ?

    – Il ne suffit pas de dire, il faut prouver. Et pour l’instant, ils ont tout pour m’inculper, mais moi je n’ai rien pour le prouver le contraire ! Allez, j’y vais. A bientôt les garçons !

    – Au revoir madame Sherockee !

    Sherockee sourit et repartit. Elle se dirigea vers l’hôpital et rentra. Elle remonta les étages qu’elle avait descendus un peu plus tôt. Elle rentra dans la chambre et vit Grégoire, avachit dans le fauteuil à côté du lit, dans lequel Lukas était assis, lisant le journal. Les deux hommes relevèrent la tête.

    – Ah ! Enfin ! Mademoiselle a fini de faire les boutiques ?

    – Si tu recommences à m’énerver, je vais y retourner ! Alors ? Ça va bien votre jambe ?

    – Oui… Normalement je pourrais sortir ce soir ou demain matin.

    – Il va falloir que j’attende jusque-là ? Non, on va y aller, on a des choses à régler… Tant pis, j’ai déjà semé cinq agents aujourd’hui…

    – Mais vous êtes folle ? s’alarma Lukas.

    – C’est tout ? s’amusa Grégoire. Tu m’as habitué à mieux, beaucoup mieux ! Ne faites pas cette tête, elle a toujours détesté être suivie… Les agents qui ont essayé de te suivre ont dû déprimer depuis ! Les pauvres…

    – Ils ont voulu me suivre, ils l’ont voulu ! Je ne supporte pas que l’on m’espionne, c’est tout ! Allez, on y va ! Je crois que je vais encore péter les plombs dans cet hôpital…

    – Et comment tu comptes faire ? Je te rappelle quand même que ton copain là, il a une cicatrice de trente centimètre de long sur deux centimètres de profondeur !

    – Mais ce n’est pas grave, voyons ! Allez, on…

    Sherockee s’arrêta brusquement dans sa phrase. Son visage laissait voir une étrange expression de frayeur. Grégoire et Lukas ne voyait rien qui aurait pu la mettre dans cet état. Pourtant, elle ne bougeait plus.

    – Qu’est-ce qu’il y a Sherockee ? Tu es toute pâle tout à coup…

    Sherockee ne bougeait toujours pas. Son visage était toujours crispé. D’un petit geste de la main, elle montra l’étui où sa dague devait se trouver. L’étui était vide. Ensuite, elle montra quelque chose derrière elle, mais Grégoire et Lukas ne comprenaient toujours pas.

    – Danam, souffla-t-elle entre ses lèvres.

    Grégoire se figea. Une silhouette apparue derrière Sherockee. Danam tenait la dague juste sous le cou de Sherockee, avec un sourire qui ne présageait rien de bon.

    – Bonjour ! Comment vas-tu le démon ? Et toi, l’humain ? J’espère que tu es prêt à mourir !

    – Je ne te laisserai pas…

    La jeune femme s’arrêta. Danam rapprocha encore la lame du cou de Sherockee, jusqu’à ce qu’une goutte de sang coule le long de son cou. Il passa sa main sur le visage de Sherockee et se rapprocha encore d’elle.

    – Tu veux vraiment jouer à ça ? Tu lui as raconté beaucoup de choses, beaucoup trop… Il ne doit pas savoir, mais il ne peut plus oublier. La prochaine fois, réfléchit à deux fois avant de raconter ta vie. Tu le sais pourtant !

    – Mais pourquoi ? Pourquoi ne voulez-vous pas que les humains sachent ?

    – Très bonne question… Mais tu ne sauras pas, pas pour l’instant. Tu le découvriras par toi-même, j’en suis sûr.

    Sherockee serra les poings. Codven apparu dans la chambre. Il tenait une longue flèche dans ses doigts, il se rapprocha du lit. Sherockee sentit son cœur s’accélérer, elle savait qu’elle n’allait plus pouvoir se contrôler longtemps. Elle n’avait pas eu le temps de réfléchir au moyen de se maitriser, elle sentait la peur monter. Sa respiration s’accéléra, la lame sur son cou lui parut encore plus tranchante. Elle ne contrôlait plus ses émotions, elle se laissa emporter. Ses cheveux avaient déjà noirci, mais Danam tenait encore la dague, en souriant. Il maintenait la pression, sans se préoccuper de l’alerte donnée par les cheveux de Sherockee. Grégoire avait essayé d’arrêter Codven, mais quatre hommes sortis de nulle part l’avait bloqué. Codven avait attrapé Lukas au cou et l’avait projeté contre le mur. Sherockee réfléchissait vite, essayant de se contrôler.

    Elle fut prise d’un élan violent, elle récupéra sa dague d’un geste précis et envoya Danam dans le mur. Ensuite, elle sauta sur Codven et lui planta sa dague dans l’épaule. Il cria de douleur. La dague se noircit, Sherockee s’arrêta brusquement. Les quatre hommes qui tenaient Grégoire se précipitèrent sur elle. Elle récupéra sa dague, prit le directeur du FBI par le bras et sauta par la fenêtre. Elle déploya ses ailes et s’envola. Elle posa le directeur devant le bureau du FBI et continua à voler. Elle savait que Danam n’allait pas en rester là. Elle avait blessé celui que Danam considérait comme un frère, son plus fidèle coéquipier. Elle réalisa à ce moment qu’elle avait blessé quelqu’un, avec sa propre dague. Elle était au-dessus de l’Atlantique, vers la Floride. Elle se sentit dépourvu de ses forces, son cœur s’emballa.

    « J’ai… Avec mon arme… Mais qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi est-ce que j’ai fait ça ? C’est impossible, pas moi, non ! »

    Elle n’arrivait plus à retenir ses émotions, elle ne maitrisait plus rien. Son cœur battait la chamade, son corps lui semblait plus lourd tout à coup. Elle perdit de l’altitude, mais n’arrivait plus à remonter, comme lorsque elle était dans le lac et que les choses l’avaient attrapés. Elle essayait de remonter, mais ses ailes ne la portaient plus.

    Alors, elle se laissa tomber, espérant qu’une telle chute lui permettrait de… Mourir. Elle tomba, tomba. La chute fut longue, elle ferma les yeux. La chute dura plusieurs secondes, de longues secondes durant lesquelles Sherockee ne réfléchit à rien. Elle ne se repassait pas sa vie dans sa tête, comme dans les films ; sa vie était bien trop longue, même accélérée il aurait fallu plusieurs minutes. Elle ne pensait qu’à la chute. Rien d’autre. Elle sentit l’eau frapper son dos, un choc violent, comme elle l’attendait. Elle s’enfonça dans l’eau, lentement ; au bout de quelques instants, elle rouvrit lentement les yeux. Les rayons du soleil passaient au travers de l’eau, donnant un peu de calme et d’apaisement à Sherockee. Elle s’enfonçait dans l’eau, elle se laissait porter. Elle espérait que personne ne vienne la chercher, qu’elle puisse rester là longtemps, le plus longtemps possible, afin de ne plus blesser personne pour longtemps. Elle ferma les yeux.


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