• 15 (2ème partie)

    Sherockee n’était encore jamais venue à cet endroit. C’était une découverte de la scène de crime pour la “criminelle”. Une première. Sherockee regardait partout. Elle vit qu’il y avait déjà quatre hommes et une femme qui attendait. Les hommes s’équipaient de gilets pare-balle. Ils regardèrent passer la voiture de Sandra en souriant. La femme vérifiait le matériel et ne redressa pas la tête. Sandra se gara et sortit. Sherockee la suivit. Elle alla saluer les agents et revint les présenter à Sherockee.

    – Je te présente Christopher, Lilian, Maximilien, Ethan et Carol. Et je vous présente Sherockee, mais que vous devez déjà connaitre.

    – Oui, ça pour la connaitre, on la connait, rigola Lilian. Tu es très célèbre dans le monde entier ! C’est un honneur de voir la seule fille à s’être échappé du FBI, d’un hôpital surveillé par la moitié de leurs agents, qui a fait lire un texte au président en public, qui a réussi à prendre plusieurs vols de ligne sans se faire avoir et qui a failli tuer le directeur avec une table, dit-il en faisant une petite courbette.

    – Ne fais pas attention, il est toujours comme ça dès qu’il voit une fille, chuchota Maximilien.

    Sherockee rigolait. Carol ne rigolait pas. Elle arriva avec une mallette qu’elle donna à Sandra.

    – C’est fini Lilian ? Bien, il est temps de commencer l’opération. Sandra je te laisse monter avec Sherockee, et nous, on va se mettre en place.

    – Trente secondes ! Quelqu’un pourrait m’expliquer ce qui s’est passé lors de ce meurtre, parce que je n’ai pas eu le temps de le découvrir que le FBI, le NCIS, la CIA et toutes les autres agences m’avaient déjà attrapée. Je ne sais même pas ce qui s’est passé !

    Sherockee rigola. Carol regarda Sandra d’un air à la fois perplexe et contrarié.

    – Je pensais que tu savais. Tu aurais pu lui expliquer Sandra ! Tant pis, je le fais. C’est la première fois que je raconte le meurtre à une présumée coupable ! En fait, le tueur était en haut de cet immeuble. Il n’y a aucune caméra de surveillance là-haut et celle de cette rue n’ont rien eu, le tueur était caché par les arbres. Le président faisait un déplacement à New York et donnait une conférence dans cet immeuble, juste en face. Il y avait les quatre agents, représentés aujourd’hui par nos quatre hommes, qui s’y trouvaient. Ils se tenaient au milieu des quelques journalistes présents, représenté par quelques cibles en carton. Il faisait nuit, la visibilité était à peu près comme maintenant. On a déjà tout installé dans la salle, il ne restera plus qu’à reconstituer la scène pour voir si ton niveau de tir correspond à celui du véritable tireur. Je crois que j’ai tout dis… Quelque chose à ajouter vous autres ?

    Toutes l’équipe secoua la tête. Sherockee regarda autour d’elle. Elle s’arrêta sur un arbre et se dirigea vers lui. Elle monta dedans. Sandra la suivit.

    – Qu’est-ce que tu fais ? Tu veux te tuer ou quoi ?

    – Mais non ! T’inquiètes, je sais ce que je fais. Je veux juste avoir une vue d’ensemble sur tout ça…

    Elle arriva en haut de l’arbre. Elle passa du côté de l’arbre qui donnait sur l’immeuble, resta quelques secondes et repassa de l’autre côté, côté rue.

    – Il n’y a pas eu un journaliste s’est manifesté ? Il n’y en a pas un qui s’est plaint d’avoir reçu une balle ?

    – Non, je ne crois pas. Pourquoi ?

    – Parce que, vu l’angle de tir et la position des agents au milieu de ses journaliste, c’est impossible qu’une balle, au moins, n’est pas touchée quelqu’un d’autre que les agents visés. Il faudrait retrouver les journalistes qui ont participé à cette conférence. Je peux t’assurer que sur toutes les balles qui ont été tirées, au moins une a touché l’épaule ou le bras d’un journaliste.

    – Comment peux-tu en être si sûr ?

    – D’ici, j’ai une assez bonne vue pour le voir, c’est évident. Viens voir.

    – Non, c’est bon je te crois.

    Sherockee descendit en un saut. Elle prit la main de Sandra et l’emmena jusqu’à l’arbre. Elle prit la mallette et la posa au pied du tronc. Sandra ne voulait pas y aller, mais Sherockee l’y força. Elle monta et tira Sandra. Celle-ci se débattait pour que Sherockee la lâche, mais elle avait trop de force. Sandra dut se résoudre à grimper, même si elle avait une peur horrible. Elle prit appui sur le tronc, aidée par Sherockee. Elle arriva en haut du tronc, d’où naissent les branches. Elle s’assit et voulu regarder en bas.

    – Si tu regardes en bas, tu vas avoir peur et tu vas tomber. Je sais que tu as la peur de monter dans les arbres depuis que tu en es tombé avec ton frère.

    – Tu le savais ? Mais alors pourquoi tu m’as obligée à monter ? Tu es folles ou quoi ?

    – Oui, je suis folle, mais tu l’avais déjà remarqué je crois. Si j’ai fait ça, c’est juste parce que je voulais te montrer que ce n’est pas parce qu’on a peur qu’on ne peut plus faire ce qui alimente nos angoisses. C’est important comme morale, il faudra que tu t’en souviennes, surtout lorsque je m’en irai.

    Sandra resta muette. Elle regarda Sherockee qui montait toujours plus haut dans les branches.

    – Tu as peur, toi ?

    – Bien sûr, c’est normal d’avoir peur. Je ne suis pas une exception.

    – Pourtant, tu sembles toujours si calme, toujours prête à affronter toutes les épreuves…

    – Peut-être, mais ça n’est qu’une idée que les gens se font de moi. J’essaye de ne pas le montrer lorsque les autres autour de moi ont peur, mais ça n’est qu’une mince carapace pour rassurer. Je ne sais pas me contrôler plus que ça. Le reste du temps, je suis à fleur de peau. Je crois qu’on devrait y aller, Carol commence à s’impatienter.

    Sherockee sourit et commença à grimper. Sandra la rappela.

    – Avant de monter… Tu pourrais m’aider à descendre ? Je ne me sens pas à escalader l’arbre et la façade de l’immeuble.

    Sherockee sourit et descendit. Elle aida Sandra et finit de monter. Sandra rentra dans l’immeuble et monta les étages – à pieds puisque l’ascenseur était en panne. Sherockee fut en haut en moins de deux minutes alors que Sandra en mit cinq. Sherockee était monté par la gouttière et s’était accrochée aux trous que créait l’usure des briques. Elle se hissa sur le haut. Il y avait des parterres de terre, mais les seules plantes à y pousser étaient de mauvaises herbes ou des fleurs sauvages ; les potagers n’étaient pas entretenus et les mauvaises herbes envahissaient la terre. Sherockee passa dans les allées en se baissant parfois pour caresser la terre. Les pousses se redressaient sous l’effleurement de sa main. La terre reprenait de la vie. Lorsque Sherockee eu fait tout le potager, elle sourit et se redressa. Tout l’espace était fleuri. Les fougères cohabitaient avec les tomates, les pensées se trouvaient à côté des courgettes, les mûres voisinaient les orties. Tout semblait parfaitement placé. Sandra arriva, essoufflée. Son regard fit le tour de toutes ces fleurs. Elle remonta la tête et plongea ses yeux dans ceux de Sherockee qui lui sourit.

    – C’est… C’est toi qui as fait… fleurir tout ça ?

    Sherockee hocha la tête. Sandra regarda encore une fois autour d’elle. Enfin, elle avança vers Sherockee, en évitant de marcher sur les parcelles de fleurs. Lorsqu’elle fut au bout, elle posa la mallette par terre. Elle l’ouvrit et prit une feuille.

    – Bien… On va reconstituer la scène. Le tireur se trouvait ici, mais on n’a pas d’endroit précis. L’arme est toujours la même, dit-elle en sortant l’arme à feu que Sherockee avait utilisé au stand de tir. Tu vas devoir tirer le plus précisément possible, comme au stand. Sauf que cette fois, ce seront de vraies cibles.

    Sandra installa une petite caméra. Carol en installait une de son côté aussi.

    – Ce… Ce ne sont pas de… Vraies balles ? demanda Sherockee d’une voix tremblante.

    – Non, ne t’inquiète pas. Ce sont des balles de peinture qui explose au contact des gilets pare-balle ; on ne prend pas de risques. Tu es toute pâle ! Ne t’inquiète pas, tu ne les blesseras pas. Calmes-toi !

    Sandra assit Sherockee par terre. Son talkie-walkie grésilla, Carol demandait ce qu’elles faisaient. Sandra lui répondit qu’il leur fallait encore un petit instant. Elle se tourna vers Sherockee. Elle lui prit la main.

    – S’il te plaît, tu ne dois pas abandonner, pas maintenant. Tu peux le faire, on peut prouver que tu es innocente, mais je ne peux pas le faire seule. Il faut que ce soit toi qui tire, il faut que ce soit toi qui leur montre. Allez, s’il te plaît, aide moi à finir ce qu’avait commencé Dimitri, aide moi à tourner la page.

    Sherockee se redressa. Elle essayait de ne pas trembler. Elle prit l’arme, mais n’arrivait pas à contrôler ses tremblements, du moins pas assez pour pouvoir tirer. Sandra lui prit les mains et lui sourit. Sherockee lui rendit son sourire, mais elle se força. Elle se tourna. Elle essaya de viser, mais n’y arrivait pas.

    – Sandra… Je ne peux pas tirer…

    – Mais tu l’as très bien fait au stand ! C’est exactement la même chose.

    – Non, ce n’était pas de vraies personnes ! Je ne peux pas tirer ! J’en suis incapable !

    Sherockee posa l’arme. Sandra la regarda. Elle semblait perdue. Elle retenait son anxiété par tous les moyens qu’elle pouvait, mais tremblait comme une feuille ; son angoisse était vraiment intense. Sandra posa sa main sur l’épaule de Sherockee et prit son talkie-walkie.

    – Carol, j’ai tout ce qu’il me faut. Je t’explique tout ça sur le chemin. On se retrouve en bas. Terminé.

    – Bien reçu, terminé.

    Sandra prit la main de Sherockee et se leva. Elle la tira doucement. Sherockee se redressa en s’appuyant sur Sandra. Elle essaya de se calmer pendant que Sandra arrêtait la vidéo. Ensuite, celle-ci remballa le matériel. Lorsque la mallette fut fermée, elles se dirigèrent vers les escaliers. Elles descendirent lentement. Arrivées en bas, Sandra assit Sherockee dans la voiture. Elle alla voir Carol.

    – La vidéo suffira. Il est impossible que des tirs, même imprécis aient été tirés par une fille incapable de prendre une arme sans en trembler pour tirer sur quelqu’un. Désolée de t’avoir fait déplacer pour rien. Merci beaucoup Carol.

    – De rien. J’espère que tu arriveras à l’innocenter. Sincèrement. Bon courage !

    Elles s’en allèrent chacune de leur côté. Sandra rentra dans la voiture. Sherockee avait repris des couleurs, mais elle avait encore le regard plongé dans le vide. Sandra lui remonta le menton.

    – Ne t’inquiète pas. C’est bon, j’ai assez de preuves. Il faut que tu te calmes maintenant. Allez, tu vas allez dormir, ça va te faire du bien.

    – D’abord… Est-ce qu’on pourrait aller faire un tour… J’ai besoin de prendre l’air.

    Sandra fit un large sourire et mit le contact. Elle prit la route vers le sud. Elle se gara trente minutes plus tard dans Central Park, près d’un lac. Elle descendit de la voiture, suivit de Sherockee. Elles se baladèrent pendant plus d’une heure dans le parc. Elles ne parlèrent pas, la nature s’en chargeait pour elle. Le bruissement des arbres et le murmure de l’eau semblaient avoir peur du silence. Jamais une seconde de silence entre eux. Jamais une pause pour reprendre leur souffle. Un éternel chuchotement qui remplissait le vide entre Sherockee et Sandra. Elles marchèrent dans tout le parc, sans se préoccuper de leur direction. Lorsqu’elles furent revenues à la voiture, Sherockee brisa enfin le silence.

    – Je suis désolée Sandra…

    – Tu n’as pas à être désolée. Tu ne peux pas tirer sur les gens, et c’est bien. J’ai assez de choses pour t’innocenter de ces meurtres. Si tu n’as pas pu tirer aujourd’hui, tu n’as pas pu tirer un autre jour. Je t’ai filmé, les juges auront la preuve que tu n’es pas une criminelle. Peu importe que tu aies tiré ou pas. Une personne comme toi n’a pas pu faire ça. Ne t’inquiète pas, je serai là lors de ton procès.

    Sandra mit le contact et prit la route du FBI. La radio diffusait des titres que Sandra connaissait bien. Elle chantait à tue-tête ; Sherockee finit par la rejoindre. Elles chantaient toutes les deux, parfois en dansant dans la voiture. La bonne humeur était revenue. Lorsqu’elles furent arrivées, Sherockee avait un grand sourire. Elles entrèrent dans le bureau. Nelson vint à leur rencontre.

    – Sandra, tu es folle ou quoi ? Le directeur a ragé toute la soirée ! Il veut te voir dans son bureau. Je ne pense pas que ce soit pour te féliciter… Vas-y vite avant qu’il ne pète complètement les plombs. Je m’occupe de Sherockee.

    Sandra tira sa bouche sur le côté et partit en courant. Nelson se tourna vers Sherockee.

    – Vous voulez dormir ?

    – Non, je ne suis pas fatiguée. Où est-ce que je vais aller maintenant ?

    – Je suppose qu’après avoir passé un savon à Sandra, le directeur va vouloir venir vous voir. Je pense que je vais devoir vous remettre dans la salle d’interrogatoire. Désolé !

    – S’il n’y avait que ça… Je suis vraiment obligée de le revoir encore ? Non, parce que je crois que cette fois je vais vraiment le tuer ! Ou alors, il va falloir l’enfermer quelque part où je ne pourrais pas le toucher… Ou si vous avez des chaînes pour lui…

    Nelson leva les yeux au ciel et conduit Sherockee dans une salle semblable à celle d’avant. Toujours avec une fenêtre en hauteur, une table, deux chaises, une caméra discrète. Sherockee alla s’installer directement à la fenêtre. Nelson s’assit sur la chaise et pianota sur son smartphone. Sherockee le regardait.

    – C’est cool comme engin ce truc ! Je peux voir ?

    Elle descendit. Nelson lui tendit le portable. Elle le regarda longuement. Ensuite, elle commença à ouvrir toutes les applications, à tout essayer. Nelson rigolait de la voir ainsi, comme lorsque son fils avait découvert le téléphone portable. Lorsque Sherockee eu finit de jouer, elle rendit le portable à Nelson et remonta. Nelson devait s’en aller. Sherockee resta seule pendant plusieurs minutes. Lorsque la porte s’ouvrit, elle eut un frisson qui lui parcouru tout le dos. Le directeur du FBI arriva, entouré de deux agents. Il s’assit, les deux agents se postèrent dans les coins de la salle.

    – J’ai pris mes précautions cette fois… Surtout après ce que vous avez dit à Nelson. Je ne sais pas si je vais réussir à poser toutes mes questions, mais peut-être que vous voudrez bien faire un interrogatoire complet !

    – Arrêtez tout de suite de me parler sur ce ton, sinon je sens que je vais m’énerver plus vite que prévu. Je veux bien faire un effort, mais si vous n’en faites pas, ça ne vas pas être possible.

    – Très bien, comme vous voudrez, ma chère ! Alors, si nous commencions par une petite question toute simple ? Est-ce que vous me promettez de ne me dire que la vérité ?

    – Oui, je vous le promets.

    – L’agent Owen m’a montré les vidéos de tout à l’heure. Je me suis demandé, comment est-ce possible qu’une femme qui arrive à tirer parfaitement sur des cibles, n’arrive pas à prendre une arme sans trembler ? Vous n’avez pas jouez la comédie ?

    – Non, je n’ai pas joué la comédie. Seulement, entre tirer sur des cibles de carton et de véritables homme, il y a pas mal de différences. Malheureusement, je ne pense pas qu’il y en ait autant pour vous que pour moi.

    – Admettons. Dans ce cas, comment expliquez-vous le meurtre de ces agents ? Les balles ne sont pas sorties toutes seules du flingue !

    – Je n’explique pas ce meurtre. Je ne me rappelle pas l’avoir commis, je ne savais même pas ce qu’il s’était passé jusqu’à ce que Carol m’explique, il y a quelques heures. Je ne sais pas qui aurait pu faire cela, mais je ne pense pas qu’il en voulait aux agents. La conférence de presse du président a juste été un prétexte, un moyen de me faire accuser. Il m’en veut, j’en suis sûre. Il veut que je fasse quelque chose.

    – Comment pouvez-vous en être si sûre ? C’est peut-être vous, mais vous auriez eu un trou de mémoire !

    – Avez-vous déjà vu une affaire aussi simple ? Imaginons que ce soit moi. Je tue ces agents, en laissant des tonnes d’empreintes sur l’arme. Peut-être un simple oubli, mais un oubli étrange pour un meurtre. C’est vrai, même les enfants savent qu’il faut effacer les empreintes lorsqu’on tue quelqu’un, grâce aux séries qui passent à la télé ! Continuons. Je laisse, bien évidemment, l’arme sur la scène, alors que j’ai encore ma raison et que je sais que c’est l’arme qui a servie à commettre un meurtre. Etrange, n’est-ce pas ? Je poursuis. Après ce meurtre, je me balade dans la ville, devant les caméras de surveillance et je me pointe pour prendre le métro, là où bien sûr, il y a encore plein de caméras. Encore un oubli ou une erreur ? Trois erreurs ou oublis en aussi peu de temps, alors que je viens de commettre un meurtre ? Un peu improbable, n’est-ce pas ? Je suis peut-être folle, mais assez intelligente pour ne pas faire autant d’erreurs. Vous auriez eu plus de mal à me retrouver si c’eut été moi qui aurait commis ce crime. Plutôt logique, non ?

    Sherockee descendu de la fenêtre. Elle était heureuse du silence du directeur, qui la regardait. Elle alla s’asseoir en face de lui. Elle croisa ses bras sur la table, en le fixant. Il réfléchissait. Sherockee avait raison, une affaire aussi simple était improbable.

    – Vous avez encore des questions ?

    – Oui. Avez-vous déjà eu des pertes de mémoire subite ?

    – Je ne vais pas vous mentir, j’en ai de plus en plus souvent. Il y a quelques années, je pouvais dire ce que j’avais fait tel jour à telle heure, mais maintenant… Par exemple, je ne me souviens plus de ce que j’ai fait le soir de ce meurtre. Pourtant, je me rappelle de ce que j’ai mangé le midi, de ce que j’ai fait la nuit précédente… Mais dès que j’essaye de me rappeler de ce que j’ai fait à l’heure du meurtre, un trou noir s’installe. Je n’ai que quelques brides de mon après-midi, mais rien après.

    – Justement, c’est là où je voulais en venir. Vous ne pensez pas qu’une perte de mémoire aurait pu…

    – Oui je vois, le coupa-t-elle. En fait, c’est pour cela que je dis que je ne m’en rappelle pas et non pas que je ne l’ai pas commis. Je le disais au début, je crois, mais j’y ai bien réfléchi. Je ne vais pas affirmer fermement que je n’ai pas fait quelque chose, alors que je n’en suis pas sûre. Pour tout vous dire, plus le procès approche, plus je doute. J’ai l’impression de perdre ma raison ! Peut-être que l’âge y fait quelque chose…

    – Vous êtes plus jeune que moi !

    – Non, je suis beaucoup, beaucoup plus vieille que vous ! Vous n’avez pas remarqué que dans mon dossier la date de naissance est inconnue ? C’est simple, c’était il y a tellement longtemps que j’ai trop de chiffres pour m’en rappeler de la moitié ! Mais je ne suis pas encore en fin de vie, rassurez-vous ! Mais ça fait déjà si longtemps… Je crois que si je vous dis les quelques chiffres dont je me souviens, vous ne me croirez jamais.

    – Allez-y toujours, on ne sait jamais.

    – J’ai environ… Vingt ou vingt-cinq milliards et demi d’années ! Ne faites pas ses yeux désespéré, je ne souviens plus précisément si c’est vingt ou vingt-cinq !

    – Vous avez complètement pété les plombs ! Je crois que je vais demander une analyse du cerveau pour vous ! Vous vous entendez parler un peu ? Êtes-vous folle ?

    – Non, mais je savais que vous ne me croirez pas ! Pour vous les humains, ce que vous ne connaissez pas doit être comme vous le pensez. Par exemple, vous croyez que ceux qui n’habitent pas sur Terre sont verts, que s’ils viennent, ce sera pour vous envahir et vous détruire… Ou alors, pour vous, quelqu’un qui vous dit qu’il a un âge qui ne se dénombre plus en centaines, mais en million, voir en milliard est complètement fou. La plupart d’entre vous ne savent pas inventer, vous êtes bloqués dans vos conventions, dans vos règles et votre science. Vous n’admettez pas la différence. Prenons un simple exemple : entre vous, vous arrivez à vous détruire parce qu’un tel est différent d’un autre. C’est incroyable !

    Sherockee souriait. Elle parlait avec calme et lucidité. Rien ne laissait penser ne serait-ce qu’une seconde qu’elle était folle. Le directeur ne savait plus quoi penser d’elle. Il n’arrivait pas à se faire un avis fixe sur elle. Il se leva et sortit de la salle, suivit des agents. Sherockee le regarda sortir et se leva. Elle s’étira doucement et regarda son pull. Il n’avait plus très fière allure. Elle glissa le col le long de son épaule, pour voir sa blessure. Elle avait presque disparue, mais une petite crevasse noire était restée sur l’épaule et juste à côté, il y avait une petite enflure. Sherockee regarda de plus près. La lame s’était plantée très profondément et il semblait y avoir quelque chose sous la peau. Sherockee réussi à retirer un petit morceau de métal. Elle le prit entre ses doigts et le regarda. C’était un petit morceau de la pointe d’une flèche. Rien de bien intéressant. Sherockee le nettoya et le mit dans sa poche. Ensuite, elle monta à la fenêtre. Elle regarda en contre-bas. La nuit essayait de combattre la lumière de la ville. Quelques voitures continuaient à passer, mais elles étaient plus rares. Les piétons, eux, avaient déserté la rue. Seuls quelques-uns passaient, souvent des agents du FBI. Sherockee ferma les yeux. Toujours les bruits habituels. Elle se laissa bercer. Elle ne dormait pas, elle était prête à sauter sur n’importe quoi en moins de deux secondes, mais elle se reposait, elle restait calme. Un calme qui lui permettait de s’apaiser. Elle laissait ses problèmes s’envoler, ce qui lui permettait de ne pas s’énerver trop facilement. Elle rouvrit les yeux lorsque la poignée tourna. Elle se redressa. Une envie de sortir en courant la prit, mais elle essaya de se contrôler. Ce fut Charly qui rentra.

    – Charly ?

    – Tiens, tu es là-haut toi ? Je venais juste te voir un peu. On ne s’est pas revu depuis un bon bout de temps et comme je pars en mission, je me disais que j’allais venir de voir avant le début de ton procès. Comment ça va ?

    – Ça va comme un animal sauvage en cage, ou comme moi dans une salle d’interrogatoire ! Et toi, quoi de nouveau depuis tout ce temps ?

    – Rien de spécial… Je suis noyé sous les dossiers, mais j’arrive à faire cinq heures de sommeil une fois par semaine et au moins deux heures consécutives les autres jours. Pas trop stressée avant le passage devant les juges ?

    – Non… Pas encore. En fait, je ne connais même pas la date de l’ouverture de mon procès. Pour l’instant, je suis plutôt comme les acteurs de théâtre pendant une répétition avant la première. Je révise mon texte dans ma tête, mais je ne suis pas encore angoissée. J’appréhende en fait. Tu vas aller où pour ta mission ?

    – Je vais en Europe, mais je ne peux pas t’en dire plus. C’est un secret !

    Sherockee regarda fixement Charly en souriant. Elle resta silencieuse quelques secondes.

    – Tu as intérêt à prendre de gros pull ! Il fait froid en Norvège ; surtout que tu vas vraiment au nord…

    – Mais comment est-ce que tu fais ça ? Comment tu le sais ?

    Pour toute réponse, Sherockee rit. Ils continuèrent à discuter. Ils parlèrent des interrogatoires, du directeur, de Sandra… Jusqu’à ce que Charly regarda sa montre.

    – Mince, déjà minuit trente… Il faut que j’y aille, désolé. Mon avion est dans une heure, il faut encore que je fasse ma valise et que je me prépare. Allez, bon courage. Au revoir !

    – Salut Charly, bon courage à toi aussi. Merci d’être passé !

    Charly sortit. Sherockee descendit. Elle monta sur la table et s’assit en tailleur. Après un long moment, une nouvelle fois, la porte s’ouvrit. Un vrai moulin. Sherockee s’attendait à voir le directeur, ou Sandra. Mais elle vit Grégoire. Il avait un œil au beurre noir, la lèvre et le nez ensanglanté, il boitait. Sherockee se leva et alla le voir.

    – Mais qu’est-ce qui s’est passé pour que tu sois dans cet état ?

    – Ce n’est pas la question. Il faut que tu t’en aille Sherockee. Il faut que tu te tires de là. Vas-t-en, aussi loin que possible d’ici.

    – Grégoire, tu peux m’expliquer ? Je ne comprends rien ! Je ne peux pas partir, avec mon procès qui arrive, ce n’est pas possible !

    – Sherockee ! Tu t’en vas tout de suite de là où c’est moi qui te fais sortir !

    Sherockee ne comprenait pas. Grégoire lui désigna la fenêtre. Elle voulut lui demander où elle devait aller, mais Grégoire lui cria dessus pour qu’elle sorte. Elle monta à la fenêtre, tourna rapidement la tête vers Grégoire et sauta. Une chute de plusieurs étages. Le sol se rapprochait, Sherockee se mit en boule. Elle arriva sur une voiture ; la taule et les verres se brisèrent, puis elle tomba sur le goudron et roula, sans se faire mal. Elle releva la tête et vit des dizaines de flèches rentrer dans l’immeuble, par la fenêtre qu’elle avait brisée pour sortir. A peine avait-elle eut le temps de les voir, que déjà des agents se précipitaient vers elle. Mais elle ne faisait pas attention à eux. Dans le ciel, l’armée de Danam faisait une imposante masse, comme un nuage d’orage. Ils arrivaient tout droit sur Sherockee, par le ciel et la terre. Sherockee se mit à courir, aussi vite qu’elle le put. Elle allait aussi vite qu’elle le pouvait, mais Codven et Danam se rapprochait. Sherockee était dans le New Jersey quelques secondes plus tard. Les deux hommes pouvaient presque l’attraper. Elle courut un petit moment sur la côte, avant de se jeter dans la mer. Elle nagea longtemps, suivit de près par Codven. Danam était en surface, près à attraper Sherockee si elle remontait. Elle nageait vite, mais pas encore assez pour les semer. Elle plongea encore plus profond. Il faisait de plus en plus sombre. Codven abandonna, il ne voyait plus rien. Il remonta à la surface.


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