• 13

     Sherockee ouvrit les yeux. Elle vit le ciel et les arbres autour. Elle toussa plusieurs fois, cracha de l’eau. Elle essaya de se relever mais se ravisa lorsqu’une douleur atroce lui déchira l’épaule. Elle se rallongea et passa la main sur son front. Elle la retira et vit du sang. Elle essaya de savoir où était sa blessure, mais la douleur était trop intense. Un visage se pencha par-dessus elle. Elle essaya de voir de qui il s’agissait, mais elle n’y arrivait pas, sa vision était encore trouble.

    – Vous êtes vivante ! Dieu soit loué ! Je vous ai cru morte, mais non, vous êtes toujours là ! Mon Dieu, mais qu’est-ce qu’il s’est passé ? Vous êtes bien amochée ! J’ai appelé les secours, ils vont arriver et vous soigner, d’accord ?

    Sherockee n’avait pas réussi à comprendre une seule phrase. Elle n’avait même pas réussi à déterminer si c’était une voix d’homme ou de femme. Elle avait mal partout, elle essayait tant bien que mal de ne pas retomber dans le coma. Elle n’arrivait pas à parler non plus. Toute force l’avait quittée. Elle avait l’impression d’avoir les hanches appuyées sur le bas du ventre qui semblait être compressé sur la colonne vertébrale et les poumons comprimés par la cage thoracique toute entière. Elle ne pouvait pas bouger. Elle vit l’autre lui faire des signes, mais perdit connaissance juste après.

     

    C.H.U. d’Amiens

    – Vous pensez qu’elle va pouvoir récupérer ? Elle est vraiment mal en point !

    – Il faut essayer de la sauver, nous n’avons pas le choix. Au moins la maintenir en vie aussi longtemps qu’elle le pourra. Après… Je ne sais pas.

    Une équipe s’affairait autour de Sherockee. Elle entendait seulement le bip régulier des machines. Elle ouvrit légèrement les yeux. Une exclamation se fit entendre dans la salle. Sherockee regarda autour d’elle. D’un geste brusque qui lui demanda un incroyable effort, elle retira les tuyaux d’aide respiratoire de son nez et respira un grand coup. Les infirmières paniquèrent un peu, mais un médecin les calma. Il s’avança près de Sherockee et commença à lui parler. Des phrases incompréhensibles pour Sherockee. Il lui parlait, elle essayait de saisir des mots, mais ne comprenait vraiment rien. Finalement, le médecin prit un stylo et une feuille et écrivit en gros : « Est-ce que vous comprenez ? ». Il approcha la feuille jusqu’à ce que Sherockee puisse lire lisiblement. Elle bougea la tête sur le côté avec le peu de force qu’il lui restait. Le médecin comprit, malgré la faiblesse du geste. Il se leva et commença à parler avec les infirmières. Sherockee essaya de bouger légèrement le bras, mais plus rien ne répondait. Elle essaya de se rappeler ce qu’il s’était passé, mais elle ne souvenait plus de rien. Elle se rappelait de ce qu’elle avait fait sur le train et de ce qui s’était passé avant, tout ce qu’elle avait fait en à peine quelques semaines. Elle se repassait ce film dans sa tête mais un trou noir s’installait après les paysages urbains vus dans le nord. Elle était fatiguée, elle avait du mal à ne pas s’endormir. Les infirmières lui parlaient, ou se parlaient entre elles, Sherockee n’arrivait pas à savoir. Elle n’arrivait pas à cerner ce qui l’entourait, ceux qui étaient autour d’elle… Rien. Juste un flou et de légers sons. Un monde inconnu impossible à explorer. Elle ne savait pas si quelqu’un qu’elle connaissait était là. Peut-être Jonathan, peut-être Grégoire ou même quelqu’un qui l’aimait en secret ? Elle ne pouvait pas savoir.

    Elle sentit quelqu’un s’approcher et une main rugueuse se poser sur son bras. Sherockee essaya de voir le visage de quelqu’un, mais rien. L’autre se rapprocha, Sherockee réussit à voir un peu les ombres du visage. Maintenant, il essayait de lui parler. Elle entendait la voix, il lui semblait qu’il prononçait toujours la même chose. Mais malgré l’insistance de la personne, malgré la prononciation lente des syllabes, Sherockee ne saisissait rien. Elle fronça les sourcils, sourit et secoua lentement la tête. La personne sembla énervée et sortit du champ de vision de Sherockee. Le médecin se rapprocha d’elle. Il écrivit sur une nouvelle feuille « Pas très sympa les agents ! ». Sherockee sourit légèrement, le médecin s’en alla. Sherockee tourna la tête vers le plafond. Elle était fatiguée. Elle ferma les yeux, en respirant calmement. Il lui semblait que ses côtes rentraient dans ses poumons, mais elle contrait la douleur. Le calme était revenu dans la salle, Sherockee entendait à nouveau les bips. Elle s’assoupit mais ne dormait que d’un seul œil. Quelle heure était-il alors ? Elle se le demandait, mais ne pouvait pas questionner. Elle rouvrit les yeux. Elle commençait à voir un peu mieux. Elle essaya de bouger les doigts. Ce ne fut pas très précis, mais elle commençait à reprendre le contrôle. Elle bougea progressivement et lentement la main, puis le coude. Ensuite, elle essaya de faire la même chose avec les membres inférieurs. Elle essaya à peine de bouger les doigts de pieds qu’une douleur la prit dans les jambes. Elle grimaça, une infirmière lui parla tout près. Cette fois, elle commençait à comprendre, pas grand-chose, seulement quelques mots.

    – Il…Pas… Jambes… Paralysées… Fracture… Avez… Quelques temps… Avant marcher…

    Elle saisissait une toute petite partie de chaque phrase, mais c’était déjà une victoire. Sherockee sourit à l’infirmière qui sourit aussi. Un sourire que Sherockee distingua aux ombres que formaient les creux aux coins des lèvres. Un monde d’ombres et de lumière se dessinait petit à petit. Sherockee commençait à distinguer les visages, les rides sur les visages fatigués et les couleurs. Le monde gris commençait à s’éclaircir. Le flou devenait plus net. Elle réussit à bouger tout un bras. L’autre, celui qui avait reçu la lame dans l’avion pour Dublin, la faisait encore trop souffrir. Elle réussit à se redresser doucement sur son lit. Une infirmière vint pour la rallonger, mais Sherockee lui fit signe de la laisser. Elle se releva. Des vertiges la prirent, mais elle resta redressée. Lorsque les vertiges se calmèrent, sa vision se rétablit encore un peu plus. Elle regarda ses mains, comme une enfant qui découvre le monde. Elle avait de grands yeux tout ronds. Elle tourna plusieurs fois ses mains devant elle. Ensuite elle regarda toute la salle. Une chambre d’hôpital blanche, pleine de machines complexes. Elle regarda ses vêtements. Elle portait la tenue de l’hôpital. L’infirmière la vit lorsqu’elle essayait de toucher sa blessure sur le front pour savoir où elle se trouvait. L’infirmière lui passa un miroir. Sherockee voulut le prendre, mais ses doigts étaient lents à répondre. L’infirmière l’aida. Lorsqu’elle eut réussi à le prendre, elle se regarda. Une blessure qui descendait du haut de la tempe au sourcil. Elle n’était pas profonde, mais avait bien saignée. Sherockee se regarda quelques secondes, jusqu’à ce que le visage de Danam apparaisse. Elle paniqua et jeta le miroir par terre. L’infirmière regarda Sherockee dans les yeux et lui demanda si tout allait bien. Sherockee avait compris la phrase, elle répondit d’un petit hochement de tête. Elle se rallongea. Elle essaya de parler, pour s’excuser, mais elle n’arrivait pas à formuler de mots complets. L’infirmière comprit, malgré la confusion de syllabes.

    – Ce n’est pas grave, vous êtes seulement perturbée, c’est normal. J’ai un remède pour calmer ça.

    L’infirmière ramassa les morceaux, nettoya et mit le tout à la poubelle. Elle revint vers Sherockee et débrancha quelques fils. Sherockee sourit. L’infirmière lui demanda si elle voulait prendre l’air. Sherockee hocha franchement la tête. L’infirmière finit de débrancher quelques fils et avança un fauteuil roulant. Elle prit précautionneusement Sherockee et l’installa dans le fauteuil. Elle la couvrit de quelques couvertures et d’une écharpe. Elles sortirent de la chambre. Dans le couloir, il y avait un homme qui semblait attendre quelque chose. Lorsqu’il vu Sherockee avec l’infirmière, il s’avança vers elles, en sortant son insigne.

    – Où est-ce que vous allez ?

    – Elle a besoin d’aller prendre l’air, je l’emmène juste dehors, pas loin. Si vous voulez, vous pouvez venir avec nous ! Ne vous inquiétez pas, si elle s’en allait, elle ne pourrait pas aller très loin : elle a les jambes paralysées pour l’instant. Tu pourras marcher dans quelques jours, mais il faudra attendre un peu avant de t’enfuir !

    Sherockee voulu rire, mais ses côtes la faisait trop souffrir, alors elle sourit. L’agent suivit l’infirmière. Sherockee le regardait. Elle souriait. Lui ne comprenait pas pourquoi. Ils arrivèrent dans le hall. L’infirmière alla parler avec le médecin en charge de Sherockee. Elle revint et poussa le fauteuil dehors. Il faisait nuit, le froid était saisissant. Sherockee se sentait bien. L’infirmière avait raison, un bon bol d’air frais faisait beaucoup de bien. Ils étaient derrière l’hôpital, près du centre d’échographie. Ce n’était pas les paysages verts que Sherockee avait pu voir en Irlande ou sur le train, mais c’était déjà bien. Elle se sentait bien, c’était le plus important. Elle redécouvrait le monde. À un moment, elle se tourna vers l’agent et l’infirmière.

    – Quelle… Quelle heure est-il ?

    L’infirmière sourit. Sherockee commençait à reprendre complètement le contrôle, c’était une bonne chose. L’agent regarda sa montre.

    – Il va être vingt et une heure .

    Sherockee essaya de se rappeler ce qu’elle avait fait, mais rien ne lui revenait. Elle revit sa période dans l’hôpital, mais tout restait encore flou. Elle avait perdu la notion du temps et ne savait pas si elle était à l’hôpital depuis longtemps. Elle regarda encore un peu autour d’elle. Elle vit un arbre majestueux qui avait perdu beaucoup de feuilles. Un flash. Elle se rappelait avoir roulé dans les arbres, être blessée par les troncs qui cassaient et les branches qui tendaient leurs bras, alors qu’elle essayait d’étrangler Danam, ou de se défendre de ses coups. Après, plus rien. Pourquoi avait-elle roulé ? Pourquoi n’était-elle pas restée sur le train ? Elle n’arrivait pas à savoir. L’agent lui demanda ce qu’il se passait, elle était pensive et il avait vu qu’elle avait changé de visage.

    – Je… Je me rappelle… De quelque chose.


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